Contribution du GODF au Parlement Européen

PARLEMENT EUROPEEN

ARTICLE 17
DIALOGUE AVEC LES EGLISES ET LES ORGANISATIONS PHILOSOPHIQUES

COMMENT, GRACE À L’EDUCATION, LUTTER CONTRE LE RADICALISME ET LE FONDAMENTALISME EN EUROPE ?

Politiques et pratiques nationales – mise en perspective
17 novembre 2015

CONTRIBUTION DU GRAND ORIENT DE FRANCE

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Les attentats de Paris, quatre jours avant la présente réunion, mettent en évidence la pertinence du thème proposé à notre réflexion. Il est évident que l’éducation a un rôle important à jouer pour lutter contre la radicalisation de certains jeunes, et il convient de s’interroger sur ce qui a failli dans les systèmes éducatifs de nos pays, d’analyser ce qui est en place et peut être efficace, d’imaginer les améliorations possibles et de coordonner cela au niveau européen. Les résultats tangibles de nouvelles politiques ne peuvent être attendus qu’à moyen terme, l’éducation ne s’acquérant qu’avec la durée.

Les terroristes ont en commun d’avoir suivi un processus de radicalisation, sous l’influence d’extrémistes religieux fondamentalistes, que ce soit dans les banlieues ou dans des pays étrangers. Les sociologues ont souvent relevé leur rupture avec la société, liée à des difficultés scolaires ou personnelles. L’école aurait alors échoué dans son rôle d’intégration, de lutte contre les inégalités, de formation aux valeurs républicaines de la France.

Dans ce contexte, il est impératif de réaffirmer notre modèle de civilisation fondé sur les principes universels des Droits de l’Homme. Bien que les questions de religion et d’éducation fassent partie des compétences internes des Etats membres, nous devons ici rappeler notre attachement à l’article 9 de la Convention européenne des Droits de l’Homme. Il s’agit alors pour les Etats de protéger et de préserver les libertés fondamentales de nos concitoyens : libertés de pensée, de conscience, de religion et de convictions. En France, la laïcité a permis de mettre efficacement ces principes en œuvre et a évité que les religions interviennent dans l’enseignement public.

Cela a conduit certaines familles à se détourner de l’éducation nationale considérée comme antireligieuse, méfiance encore aggravée récemment suite aux dernières réformes des cycles du primaire et du secondaire considérées comme remettant en cause la famille traditionnelle telle que défendue par les institutions religieuses, voire la différentiation sexuelle elle‐même.

Les enseignants doivent alors disposer des moyens et des connaissances permettant de répondre aux enjeux d’aujourd’hui. C’est ainsi que 300.000 enseignants français seront formés aux valeurs de la laïcité et de la République d’ici fin 2015. Nouvellement créées, les assises de l’école visent à faire remonter les informations sur un modèle bottom-­up, bien connu en Europe. Ce modèle, nouveau pour l’enseignement français très centralisé, peut parfaitement s’insérer dans le Cadre stratégique Éducation et formation 2020, notamment dans sa dimension d’échange de bonnes pratiques, ainsi que d’apprentissage mutuel (peer learning) : l’enseignement français a beaucoup à apprendre tant de lui­‐même que de l’extérieur.

La laïcité, en France, est avant tout un principe d’organisation de la société. Ce n’est pas une conviction opposée aux croyances, mais un moyen juridique permettant le vivre ensemble des citoyens dans le respect de leur diversité. Il se manifestera dans l’école, entre autres, par la neutralité religieuse des enseignants et des élèves. C’est en effet à l’école que le principe de laïcité trouve sa première application, réunissant des enfants et des jeunes d’origines diverses autour de valeurs, de savoirs, de façon d’être, communs. L’apprentissage se base sur l’observation, l’expérience, la raison, et non sur des dogmes indépassables. C’est de cette manière que le vivre‐ensemble est aussi le plus simple à inculquer à un jeune citoyen les clés de sa réflexion. Fort d’un socle commun de valeurs, doté d’esprit critique, devenu citoyen à part entière, l’adulte aura les moyens de forger sa propre opinion.
Les outils pédagogiques développés à cette fin, ouvrant les consciences, devraient permettre de lutter contre la radicalisation des jeunes. Les écoles ont toutes reçu la charte de la laïcité rédigée par le Ministère de l’Education Nationale. Cette charte est expliquée, commentée, illustrée d’exemples, lors de cours d’ « enseignement moral et civique » instaurés dans les écoles primaires et secondaires depuis septembre 2015. Ces cours, qui doivent aussi faire connaître les droits et les devoirs des citoyens, les institutions nationales ou internationales, sont largement ouverts aux débats sur des sujets d’actualité. L’enseignement du fait religieux en permettant de resituer les religions dans leur environnement historique, d’en préciser les contenus indépendamment de tout prosélytisme et de toute interprétation excessive, devrait favoriser une approche critique des religions. Le développement de l’esprit critique est peut-­‐ être la meilleure des armes contre la progression du fondamentalisme.
Un point important des nouvelles mesures de lutte contre la radicalisation est la sensibilisation des élèves au vivre-­‐ensemble. Dans une dimension de solidarité, il s’agit là de réveiller le lien intergénérationnel et collectif pour casser les messages d’exclusion véhiculés par les intégristes. Cela commence par la création de la réserve citoyenne. Il s’agit de volontaires de tous horizons professionnels qui viennent ouvrir l’éducation formelle à la société civile. Cette initiative permet d’illustrer les enseignements théoriques, parfois difficiles à assimiler. Sur ce plan, il convient de saluer les nouveaux financements offerts par Erasmus+ dans les domaines de la formation des adultes et des échanges interculturels, et nous vous invitons à poursuivre leur développement. Il est clair que la participation de l’Union européenne sera une aide essentielle à notre lutte commune contre la radicalisation par l’apprentissage mutuel.

Le cadre de coopération européenne dans le domaine de la jeunesse cible d’intéressants objectifs : encourager la participation des jeunes à la vie citoyenne active et à la société civile; améliorer l’information adressée aux jeunes; promouvoir le volontariat des jeunes; apprendre à les connaître. La nouvelle démarche française s’inscrit pleinement dans les objectifs européens. Les élèves suivront ainsi un « parcours citoyen » pour les intégrer le mieux possible à la société. Dans chaque école les élèves sont incités à participer à des activités collectives, notamment par le développement de médias scolaires. En outre, les élèves sortis de l’école sans diplôme sont encouragés à réaliser un Service civique, dès l’âge de 16 ans. Cet engagement est ouvert à la validation d’acquis professionnels et offre de nombreuses opportunités d’insertion scolaire et professionnelle, notamment dans des organismes très réputés : grandes écoles et grandes entreprises. Il s’agit là d’initiatives qui pourraient être des clés de la lutte contre la radicalisation des jeunes car il est bien connu que la marginalisation socio-­‐économique en est un moteur puissant.

L’amélioration des conditions sociales est donc impérative. Cela passe par la lutte contre les inégalités, en écho aux discussions initiées en 2010 entre les institutions européennes et représentants de différentes croyances sur la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Dans cette perspective, le ministère français de l’éducation nationale a fait de ce combat une priorité et a demandé aux collectivités locales de faire état de leurs difficultés. A partir des documents reçus, le gouvernement planchera prochainement sur une refonte de la carte de répartition géographique des élèves (« carte scolaire », en France) qui devrait introduire une plus grande mixité sociale.

D’autres initiatives peuvent être évoquées, faisant sortir l’éducation des strictes frontières de l’Ecole. L’Education populaire, florissante autrefois en France par ses nombreuses associations, ne doit pas être abandonnée. Elle offre, elle aussi, un cadre de mixité sociale, de mixité culturelle, permettant acquisition d’expériences, échanges entre citoyens et prises de responsabilités par des acteurs qui, sans cela, ne seraient que des consommateurs. La formation professionnelle, revalorisée et réactualisée par « le compte personnel de formation », est porteuse de progression individuelle.
D’autres lieux, symboles d’éloignement de la société, tels que la prison ou l’hôpital, sont également des lieux ou l’éducation ne doit pas être oubliée. Enfin, sujet sensible dans un pays laïque, la formation des imams, à minima à la langue française, ou mieux à la culture et aux institutions françaises, serait une mesure permettant aux musulmans de recevoir une formation religieuse compatible avec les principes de la république.

En conclusions
Dans un monde hyper connecté, où l’information, vraie ou fausse, circule rapidement, il est difficile pour le pédagogue d’adapter son enseignement, basé sur le temps long de l’éducation. De nouveaux outils, de nouvelles méthodes sont à explorer et les états devront le faire collectivement. Le cadre de l’Union européenne est un cadre adapté et, peut-­‐être, devrait-­‐elle se doter de nouvelles compétences en matière d’Education. Il est en outre évidemment nécessaire de lutter contre les inégalités sociales, les exclusions, qui offrent des terrains favorables à la radicalisation. L’Europe, là encore, peut aider, à travers ses axes stratégiques, à élargir le champ des expériences possibles. Elle permettrait ainsi, par échanges et partage, aux Etats d’innover dans la lutte conte la radicalisation.

Il convient cependant de rappeler que si le fondamentalisme le plus fréquemment évoqué est religieux, il n’est pas l’apanage d’une seule religion ou des religion. Il peut être financier, économique, philosophique, politique. L’éducation, par le développement de l’esprit critique, permet d’analyser, comprendre, ces phénomènes, et de les combattre.

Pour le GRAND ORIENT DE FRANCE – Henri SYLVESTRE
Grand Secrétaire aux Affaires Extérieures