Une conférence sur l’urbanisme, les inégalités et le vivre ensemble
par Etienne Parin, urbaniste
et Edith Maruéjouls, géographe du genre

Dans le cadre de la Biennale Culturelle Maçonnique de Bordeaux, Étienne Parin, urbaniste, et Edith Maruéjouls, sociologue spécialiste des questions de genre et d’espace public, ont proposé une conférence à deux voix, intitulée « Bien vivre en ville, un privilège ? ». Ce moment de réflexion s’est inscrit dans le thème général de la biennale : « Vivre ensemble, de l’utopie à la réalité », interrogeant les conditions d’habitabilité urbaine, les discriminations spatiales et les enjeux de justice sociale.
La ville, laboratoire social et terrain de fractures
Étienne Parin ouvre la conférence en posant une question provocatrice : bien vivre en ville, est-ce un privilège ? Derrière cette interrogation se cache une réalité sociale complexe. L’accès à un cadre de vie urbain de qualité est loin d’être équitable. La ville, rappelle-t-il, est un laboratoire social où se concentrent 80 à 85 % des citoyens français. Pourtant, tous ne s’y sentent pas partie prenante.
L’urbanisme moderne, fondé sur une logique marchande depuis le XIXe siècle, repose sur la rente foncière et le prix du foncier. Cette dynamique exclut progressivement les plus précaires des centres-villes, puis des banlieues, les reléguant à des zones périphériques souvent stigmatisées. Le logement social, censé répondre à cette exclusion, ne couvre que 20 % des besoins alors que 70 % de la population urbaine y est éligible.
Des ghettos urbains à la fragmentation sociale
Etienne Parin dénonce une « discrimination dans la discrimination ». Les politiques d’attribution des logements sociaux tendent à les réserver aux plus pauvres des plus pauvres, créant des situations qui pourraient déboucher sur la formation de ghettos urbains. Il évoque les clivages sociaux entre les quartiers bordelais : échoppes du centre-ville, Aubiers, Rive droite… autant de lieux qui façonnent des habitus différents, malgré une population parfois similaire.
Il appelle à repenser la ville pour tous, en posant les bonnes questions et en impliquant les personnes concernées. L’urbanisme ne peut se contenter d’une politique de l’offre ; il doit intégrer la demande, les usages, les besoins réels des habitants.
Marcher la ville avec Edith Maruéjouls
Edith Maruéjouls prend la parole en proposant une approche sensible et incarnée. « Je vous propose de marcher la ville avec moi » dit-elle. Son travail consiste à interroger les usages de l’espace public à travers le prisme du genre et des quotidiennetés. Elle rappelle que les femmes représentent 52 % de la population, mais que leurs besoins et leurs usages sont souvent ignorés dans la conception urbaine.
Elle distingue entre « vivre ensemble » et « vivre avec », soulignant que la société française, bien que fondée sur des principes égalitaires, ne produit pas une société d’égale liberté. Les femmes, notamment dans les quartiers populaires, sont confrontées à des inégalités objectives : précarité, monoparentalité, inactivité, mobilité contrainte.
Invisibilité et illégitimité dans l’espace public
Edith Maruéjouls déconstruit l’idée selon laquelle les femmes seraient absentes de l’espace public par choix. Elle montre que cette absence est souvent le résultat d’un manque de pouvoir, d’un défaut de légitimité et d’une absence d’équipements adaptés. Les city-stades, boulodromes et autres infrastructures sont conçus pour des usages masculins, laissant peu de place aux femmes et aux filles.
Elle cite des études montrant que les femmes sont présentes, mais invisibles : elles poussent, portent, accompagnent, surveillent. Elles sont en charge des tâches domestiques et familiales, mais leurs besoins de loisirs, de repos, de sociabilité sont négligés.
L’espace public comme lieu de salut
Pour Edith Maruéjouls, l’espace public peut être un lieu salvateur pour les femmes, notamment celles confrontées à des violences domestiques. Elle insiste sur l’importance des espaces de conversation, de mixité intergénérationnelle, de solidarité. Elle critique les aménagements urbains qui morcellent les usages selon l’âge des enfants, empêchant les femmes de se retrouver, de partager, de respirer.
Il faut, dit-elle, construire des espaces du commun, pensés à partir des récits de vie, des besoins concrets, des usages réels. Le banc linéaire, symbole de la surveillance, doit céder la place à des lieux de convivialité, de co-présence, de co-construction.
Repenser la concertation et l’inclusion
Étienne Parin relance le débat en évoquant les limites de la concertation urbaine. Trop souvent, ce sont les mêmes personnes qui participent : celles qui ont du temps, de l’aisance, de la parole. Il appelle à poser les bonnes questions aux bonnes personnes, à sortir des checklists fonctionnalistes et des principes de réalité biaisés.
Edith Maruéjouls répond en affirmant que certaines voix ne s’exprimeront jamais à égale valeur. Il faut aller les chercher, les écouter, les intégrer. Les femmes, par leurs parcours, leurs responsabilités, leurs mobilités, dessinent des récits de quotidienneté qui doivent nourrir la fabrique urbaine.
Une ville inclusive, une ville juste
La conférence se conclut sur une série de constats et de propositions. La ville ne peut être pensée comme une machine à loger, à déplacer, à sécuriser. Elle doit être un espace de respiration, de rencontre, de négociation. Le vivre ensemble ne se décrète pas : il se construit à partir des usages, des récits, des besoins.
Étienne Parin et Edith Maruéjouls appellent à un changement de paradigme : faire pour les vulnérabilités, penser à partir des marges, construire une ville inclusive, juste, égalitaire. Une ville où bien vivre ne serait plus un privilège, mais un droit partagé.
