6e Biennale culturelle maçonnique de Bordeaux Vivre ensemble : de l'utopie à la réalité 18 et 19 octobre 2025 - SMART Université de Bordeaux
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Le paradoxe de l’emprise scolaire : François Dubet interroge l’école contemporaine

François Dubet et Marie-Claude Bergouignan - Le paradoxe de l'emprise scolaire

Conférence de François DUBET, sociologue, professeur émérite à l’Université de Bordeaux, Directeur d’études à l’EHESS (École des Hautes Études en Sciences Sociales)

Conférence modérée par Marie-Claude BERGOUIGNAN, professeur honoraire en économie à l’Université de Bordeaux

Enregistrement de la conférence « Le paradoxe de l’emprise scolaire »

À l’occasion de la Biennale culturelle maçonnique de Bordeaux, François Dubet a été chaleureusement accueilli par Marie-Claude Bergouignan pour une conférence intitulée Le paradoxe de l’emprise scolaire, dans le cadre du thème inter obédientiel Vivre ensemble, de l’utopie à la réalité.

Marie-Claude Bergouignan a introduit l’événement en soulignant la richesse du parcours de François Dubet, sociologue périgourdin, professeur émérite à l’Université de Bordeaux et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales. Auteur d’une cinquantaine d’ouvrages traduits dans le monde entier, Monsieur Dubet est reconnu comme l’un des penseurs majeurs de l’éducation et de la justice sociale.

Parmi ses publications marquantes évoquées :

  • L’emprise scolaire. Quand trop d’école tue l’éducation (avec Marie Duru-Bellat)
  • Le ghetto scolaire. Pour en finir avec le séparatisme (avec Najat Vallaud-Belkacem, 2024)
  • L’école peut-elle sauver la démocratie ? (2020)
  • Tous inégaux, tous singuliers. Repenser la solidarité (2021)
  • Le Mépris. Émotion collective, passion politique (2024)

La conférence s’est inscrite dans une réflexion sur le « vivre ensemble », notion tardivement apparue dans le langage politique français, notamment en 1983 dans la campagne de Françoise Gaspard. Elle est aujourd’hui au cœur des enjeux citoyens, comme en témoigne son intégration dans la loi de 2010 sur la dissimulation du visage dans l’espace public.

François Dubet a exploré les paradoxes de l’emprise scolaire, cette forme d’ascendant intellectuel et moral exercé par l’institution éducative. Le paradoxe, proche de l’oxymore, invite à la réflexion sur les tensions entre émancipation et normalisation dans l’école contemporaine.

Une histoire scolaire en mutation

François Dubet ouvre son propos en affirmant que nous sommes arrivés au terme d’une longue histoire scolaire, amorcée dans les années 1960 avec la massification de l’enseignement. Il rappelle qu’en 1902, une réforme du baccalauréat suscite une vive querelle : certains progressistes proposent que l’on puisse obtenir le bac sans avoir étudié le latin. Les élites conservatrices de l’époque y voient déjà la fin de la civilisation.

À cette époque, seuls 2 % des jeunes obtiennent le baccalauréat, et 3 % sont boursiers. En 1950, le taux grimpe à 5 %, puis à 15 % dans les années 1960, pour atteindre aujourd’hui 80 %. La France est désormais l’un des pays de l’OCDE avec le plus fort taux d’étudiants. Cette transformation radicale repose, selon François Dubet, sur trois promesses implicites : la justice sociale, le capital humain et la démocratie.

Trois promesses, trois déceptions

1. La justice sociale

L’école s’est voulue un levier d’émancipation, rompant avec une logique de reproduction sociale. Mais François Dubet souligne que cette promesse est largement déçue. Si l’accès à l’école s’est démocratisé, l’égalité des chances reste un mirage : « On accède tous à l’école, mais pas au même endroit, pas dans la même filière, pas dans la même formation. »

Les inégalités scolaires ne sont pas seulement le produit des politiques publiques, mais aussi des stratégies individuelles. Les familles, conscientes que le diplôme détermine le destin social, adoptent des comportements compétitifs dès la maternelle. L’école catholique, autrefois perçue comme conservatrice, devient un refuge pour ceux qui veulent « s’en sortir mieux que les autres ».

2. Le capital humain

La deuxième promesse repose sur l’idée que l’élévation du niveau de qualification enrichit à la fois les individus et la société. François Dubet reconnaît que le niveau de qualification a effectivement augmenté, mais il pointe une dynamique inflationniste : « Il faut de plus en plus de diplômes pour obtenir des biens qui restent de plus en plus rares. »

Le baccalauréat de juin 1968, obtenu sans examen, fut paradoxalement l’un des plus rentables, car les emplois qualifiés étaient nombreux. Aujourd’hui, les diplômés doivent investir davantage pour des postes équivalents. Les non-diplômés, eux, sont marginalisés, tandis que les diplômés du milieu de l’échelle subissent une rentabilité décroissante.

3. La démocratie

Enfin, François Dubet évoque la promesse démocratique : une société plus éduquée serait plus tolérante, plus ouverte, plus respectueuse des institutions. Il confirme que les diplômés adhèrent davantage aux valeurs démocratiques. Mais il observe un retournement inquiétant : les « vaincus » du système scolaire se détournent de ces valeurs et alimentent les populismes.

L’électorat populaire de Donald Trump, par exemple, rejette les élites, les universités et les sachants. Ce phénomène, selon François Dubet, se retrouve aussi en France, en Allemagne et au Royaume-Uni. L’école, autrefois perçue comme juste malgré sa rigidité, devient aujourd’hui un lieu de frustration et de ressentiment.

L’emprise scolaire : une révolution anthropologique

François Dubet introduit la notion d’« emprise scolaire » pour désigner le pouvoir croissant du diplôme dans la définition des trajectoires sociales. Autrefois, seuls 20 % des jeunes dépendaient de l’école pour accéder à une position sociale. Aujourd’hui, « en dehors du diplôme, il n’y a pas de salut ».

Cette emprise engendre des effets pervers : plus le diplôme est décisif, plus les inégalités scolaires sont fortes. Les familles adoptent des stratégies rationnelles pour maximiser les chances de leurs enfants, accentuant les écarts dès le CP. À Paris, François Dubet prédit que dans 20 ans, la moitié des élèves seront scolarisés dans le privé.

Une école juste mais darwinienne

François Dubet insiste sur une contradiction fondamentale : le système méritocratique est à la fois juste et cruel. Il récompense les vainqueurs, mais laisse les perdants à leur sort. Ces derniers se vengent par le vote, souvent en rejetant les valeurs de l’école. Il appelle à une prise de conscience : « La priorité, c’est la question des vaincus. C’est ce qu’on doit aux plus faibles. »

Déplorant que l’on s’indigne du faible nombre d’élèves issus de milieux populaires à Sciences Po, mais que l’on reste indifférent au fait que 20 % des élèves de sixième ont de grandes difficultés en lecture et en écriture, il plaide pour une revalorisation de l’école élémentaire, du collège et de la culture commune.

Sortir du culte du mérite scolaire

Pour François Dubet, une société juste ne peut reposer sur une seule forme de mérite. Il appelle à reconnaître d’autres compétences, d’autres qualités, au-delà du mérite académique. Il cite l’exemple de la Suède, où 30 % des étudiants de première année ont plus de 30 ans, et 50 % sont salariés. En France, ce modèle est marginalisé.

Il souligne que travailler pendant ses études peut être bénéfique : « Un étudiant qui travaille deux jours par semaine a de meilleurs résultats qu’un étudiant qui ne travaille pas. » Il faut sortir de l’obsession du mérite scolaire et promouvoir une pluralité de mérites.

Une école en crise, un débat appauvri

François Dubet conclut en évoquant la crise du modèle éducatif. La laïcité, autrefois portée par la gauche, est désormais revendiquée par la droite et l’extrême droite. Les enseignants peinent à incarner une autorité légitime. Le débat scolaire est tétanisé, dominé par la nostalgie ou par l’illusion que « plus de moyens » suffira à résoudre les problèmes.

Il critique les deux scénarios dominants : le retour à l’école d’autrefois, porté par la droite, et la poursuite du modèle actuel, défendu par la gauche. Aucun ne répond aux défis contemporains. Il appelle à repenser les finalités de l’école, à valoriser l’éducation populaire, à reconstruire un projet éducatif fondé sur la culture commune et la reconnaissance des plus faibles.

Une conclusion lucide et engagée

François Dubet ne propose pas de solution miracle, mais il invite à une réflexion profonde sur le rôle de l’école dans la société. Il met en lumière les paradoxes d’un système qui a triomphé en termes de massification, mais qui engendre des frustrations, des inégalités et des populismes. Il appelle à sortir de la paralysie politique et à redonner à l’école sa vocation émancipatrice.