Conférence de Djemila BENHABIB, politologue, écrivaine, chargée de mission au Centre d’Action Laïque (Belgique)
Conférence modérée par Marc JEANTET, formateur VRL (Valeurs de la République et Laïcité)
Lors de la Biennale culturelle maçonnique de Bordeaux, Djemila Benhabib a livré une conférence puissante et engagée sur le thème « Universalisme et laïcité, deux choix nécessaires et pourtant ? », modérée par Marc Jeantet, formateur aux valeurs de la République et membre de la Grande Loge Mixte de France. À travers son parcours personnel et son analyse politique, elle a dressé un tableau lucide des tensions identitaires qui traversent nos sociétés et menacent les fondements du vivre ensemble.

Une trajectoire marquée par la résistance
Née en Ukraine, ayant vécu à Chypre, en Algérie, en France, au Québec et aujourd’hui en Belgique, Djemila Benhabib incarne une expérience multiculturelle singulière. Elle a grandi dans une famille de gauche, d’enseignants et de scientifiques, engagée dans la lutte contre l’islamisme. Militante dès son plus jeune âge au Parti de l’avant-garde socialiste, elle a vécu la clandestinité et l’exil après que les milices islamistes en Algérie condamnent sa famille à mort dans les années 1990.
C’est cette histoire personnelle qui fonde son engagement pour la laïcité et l’universalisme. « Je suis de culture musulmane, je suis une femme libre-penseuse, et c’est précisément pour cela que je suis foncièrement laïque et universaliste », affirme-t-elle.
1989 : année charnière
La conférence s’articule autour d’un moment-clé : l’année 1989. Djemila Benhabib y voit un tournant dans les relations internationales et dans l’histoire de l’école républicaine. En France, trois élèves revendiquent le droit de porter le voile islamique à l’école. Jusque-là, le principe de neutralité semblait aller de soi. Cette revendication marque le début d’une fracture durable.
Elle inscrit cet événement dans une dynamique globale : l’offensive de l’islam politique contre l’école, perçue comme un lieu d’émancipation et de formation d’esprits libres. En Algérie, à la même époque, des enseignants sont assassinés dans les cours d’école. En France, l’école devient le théâtre de revendications identitaires qui remettent en cause ses fondements.
L’offensive idéologique de l’islam politique
Djemila Benhabib rappelle que l’islam politique ne se limite pas à une revendication religieuse. Il s’agit d’un projet idéologique global, porté par des États comme l’Iran et l’Arabie Saoudite, qui investissent massivement dans la diffusion d’un islam rigoriste à travers le monde. Associations, imams, écrivains sont financés pour propager une vision identitaire et politique de la religion.
Elle évoque également la mutation sémantique opérée par les islamistes. Le voile n’est plus présenté comme un symbole religieux, mais comme un droit individuel. « C’est mon voile, c’est mon droit, c’est ma liberté » devient le slogan d’un discours qui instrumentalise les droits humains pour légitimer une idéologie. Cette stratégie rend la critique difficile, car elle s’appuie sur les principes mêmes de l’universalisme.
L’université et la fragmentation identitaire
En parallèle, Djemila Benhabib observe une évolution dans les universités américaines à partir de 1989. C’est l’émergence de l’intersectionnalité et de la déconstruction. Les théories sociales classiques laissent place à une approche centrée sur les minorités et les identités. Les questions sociales ne sont plus pensées à partir du commun, mais à travers des groupes spécifiques.
Cette fragmentation identitaire, selon elle, affaiblit le projet universaliste. Elle critique les dérives de certains courants de gauche qui, au nom de la défense des minorités, ont contribué à légitimer des figures islamistes comme Tariq Ramadan, propulsé dans le débat public par des institutions comme la Ligue de l’enseignement.
La loi de 2004 et ses conséquences
La loi de 2004 sur l’interdiction des signes religieux à l’école est présentée comme une réponse nécessaire à ces revendications. Djemila Benhabib rappelle le contexte de son adoption, marqué par le consensus national et le soutien à la laïcité. Mais ce consensus s’est progressivement fissuré. Des voix s’élèvent pour accuser la loi de stigmatiser les musulmans, et notamment les femmes voilées.
Elle souligne que cette remise en cause a conduit à l’isolement de figures comme Charb et la rédaction de Charlie Hebdo, accusés d’islamophobie. Ce climat délétère a culminé avec l’attentat du 7 janvier 2015, qui a coûté la vie à plusieurs journalistes.
L’internationalisation de l’islamophobie
Djemila Benhabib évoque également les tentatives de certains États musulmans pour faire reconnaître l’islamophobie comme une forme de racisme à l’échelle internationale. Elle y voit une stratégie pour empêcher toute critique de l’islam politique. « Il ne s’agit pas de protéger les croyants, mais de museler les penseurs », affirme-t-elle.
Elle insiste sur la nécessité de défendre la liberté de conscience, qui inclut le droit de ne pas croire, de critiquer les religions et de penser librement. C’est cette liberté qui est au cœur de la laïcité.
Expériences québécoise et belge
Son parcours l’a conduite à s’engager activement au Québec. Elle a notamment participé à l’élaboration d’une loi sur la laïcité de l’État, adoptée en 2019. Elle décrit les pressions exercées par des groupes religieux. Leurs revendications communautaires et les accommodements déraisonnables réclamés ont conduit à une réaction politique forte.
En Belgique, elle observe une laïcité de reconnaissance des cultes, où la laïcité est considérée comme un culte parmi d’autres. Elle critique cette approche qui fragmente l’école publique en fonction des religions des élèves, et appelle à inscrire la laïcité dans la Constitution belge.
Une alerte lucide et engagée
La conférence de Djemila Benhabib est un appel à la vigilance. Elle met en garde contre les dérives identitaires, les compromissions politiques et les fractures sociales. Elle défend une laïcité exigeante, fondée sur l’universalisme des Lumières, et rappelle que l’école est un lieu de construction du commun.
Son discours est à la fois personnel et politique, nourri par une expérience de vie marquée par la résistance à l’obscurantisme. Elle incarne une voix libre, courageuse, qui refuse les silences et les renoncements.
