Conférence croisée
- de Yves APPRIOU, professeur agrégé d’éducation physique et sportive, entraineur de l’UBB de 1987 à 1992
- et de Jean-Paul CALLÈDE, sociologue du sport

Introduction : penser le sport comme vecteur d’humanisme
Dans le cadre de la Biennale Culturelle Maçonnique de Bordeaux, la conférence intitulée « Intégration par le sport : constats, interventions et perspectives » a réuni deux voix complémentaires : celle du sociologue Jean-Paul Callède et celle du praticien de terrain Yves Appriou, fondateur de l’association Drop de Béton. Ensemble, ils ont exploré les dimensions sociales, éducatives et citoyennes du rugby, en articulant réflexion historique et action concrète.
Le thème général de la Biennale – « Vivre ensemble : de l’utopie à la réalité » – trouve ici un terrain d’expérimentation vivant. Le sport, et en particulier le rugby, devient un laboratoire du lien social, un espace de rencontre entre les générations, les cultures et les trajectoires.
Trois jalons pour penser le sport comme fait social
Jean-Paul Callède ouvre la conférence en posant les bases d’une sociologie du sport associatif. Il identifie trois jalons historiques, parmi d’autres sans doute, qui permettent de comprendre comment le sport s’est inscrit dans la modernisation sociale :
- Les cercles bourgeois du XIXᵉ siècle, analysés par Maurice Agulhon, qui ont remplacé les salons aristocratiques et constitué de nouveaux corps intermédiaires.
- Les travaux d’Alexis de Tocqueville, qui montrent que la démocratie ne peut exister sans dynamique associative et liberté de la presse.
- Un opuscule bordelais de 1858, Du Sport et des Steeple-Chase à Bordeaux, qui valorise l’engagement dans le développement du sport comme devoir social et outil de cohésion.
Jean-Paul Callède cite Pierre de Coubertin : « La coopération sportive possède des caractères qui font d’elle une école préparatoire à la démocratie. » Le sport devient ainsi un espace où s’articulent “entraide et concurrence”, “engagement individuel et solidarité collective”, précise-t-il en visionnaire.
Drop de Béton : aller vers les jeunes, construire le lien
Yves Appriou prend ensuite la parole pour raconter la genèse de Drop de Béton, née à Mérignac en 1997. L’idée fondatrice était simple mais audacieuse : ne pas attendre que les jeunes viennent au club, mais aller à leur rencontre, directement dans les cités, au pied des immeubles, sur les terrains disponibles.
Les premières actions se sont déroulées dans des conditions parfois précaires, mais toujours avec la volonté de rendre le rugby accessible à tous. Très vite, l’équipe a compris qu’il fallait revenir régulièrement, créer des rendez-vous, organiser des tournois inter-écoles et inter-quartiers, pour instaurer une relation de confiance.
Ces actions s’appuient sur les écoles, les maisons de quartier, les associations locales. Le rugby devient alors un outil de rencontre, de transformation sociale, de construction du vivre-ensemble.
Deux images, deux époques, une même ambition
Jean-Paul Callède commente ensuite deux photographies projetées pendant la conférence :
- La première, datée de 1913-1914, montre une équipe de rugby nommée Démocratie Sport. Elle incarne les idéaux de Coubertin et le lien entre sport et citoyenneté. Le style sépia, les tenues des joueurs, leur posture témoignent d’une époque où le sport collectif était déjà porteur de valeurs partagées.
- La seconde, issue des archives de Drop de Béton, montre des enfants et des éducateurs sur un terrain, dans une ambiance festive et inclusive. On y voit des jeunes en maillots orange, un trophée, un lion mascotte, des éducateurs en cercle. Jean-Paul Callède souligne le changement de contexte à une centaine d’années d’intervalle : on passe d’une jeunesse favorisée à une jeunesse diverse, marquée par les flux migratoires et les réalités contemporaines.
Pourtant, les deux images, séparées par un siècle, racontent une même histoire : celle d’un sport qui rassemble, qui éduque, qui transforme.
Le rugby dans les statistiques : un angle mort
Jean-Paul Callède poursuit en abordant la question des données statistiques sur le sport en France. Il rappelle les enquêtes de l’INSEE, en 1967 et 1987, qui ont montré la faible pénétration de la culture sportive. Depuis 2000, les enquêtes sont plus régulières, rendent compte d’une démocratisation progressive du sport mais elles ne donnent pas de place spécifique au rugby, malgré sa popularité.
Dans la dernière enquête de 2020, le rugby n’apparaît ni en chapitre, ni en page, ni même en un simple paragraphe. Il est noyé dans une catégorie des “sports divers”, sans véritable analyse. Jean-Paul Callède en appelle à une meilleure reconnaissance du rugby dans les statistiques nationales, avec des variables fines : genre, âge, niveau de diplôme, catégorie socio-professionnelle des pratiquants et de leurs parents.
Ces données seraient essentielles pour comprendre la dynamique sociale du rugby, son originalité, et pour défendre des projets auprès des institutions.
Les jeunes, le jeu, l’arbitrage : une pédagogie du respect
Yves Appriou revient sur les motivations des jeunes : d’abord le plaisir de jouer et de marquer, ensuite celui de participer pleinement, et enfin l’idée d’arbitrer, qui est une manière de prendre part autrement au jeu. L’arbitrage est valorisé dans les structures scolaires comme l’UNSS, et il constitue une dimension éducative importante.
Mais il déplore aussi les dérives agressives qui empêchent le jeu, comme si l’on voulait “tuer” l’adversaire. Il rappelle que le respect des règles est essentiel, et que le rugby doit rester un espace de jeu, pas de violence.
Un sport pour tous : intergénération, diversité, inclusion
Yves Appriou insiste sur la capacité du rugby à rassembler des publics très variés. En Aquitaine, en vingt ans, Drop de Béton a touché des centaines de jeunes et d’adultes, parfois même des personnes de 50 ou 60 ans. Le rugby devient un lieu de mixité garçons/filles et un espace intergénérationnel, à condition de créer un cadre pédagogique solide.
Il évoque aussi les actions menées avec des personnes en situation de handicap, notamment le rugby fauteuil, et les programmes de préformation soutenus par l’Europe. Le rugby devient alors un outil d’insertion, de santé, de citoyenneté.
Finalité : éduquer, pas fabriquer des champions
Yves Appriou conclut en affirmant que Drop de Béton ne cherche pas à fabriquer des champions, mais à éduquer par le rugby. Les compétitions scolaires sont importantes, mais l’essentiel est ailleurs : permettre à chacun de trouver sa place.
Il rappelle que l’association doit souvent justifier son action, et que cette justification se trouve dans l’expérience accumulée, le travail de terrain et les résultats concrets. Le rugby devient un outil d’intégration et d’éducation, au service du vivre-ensemble.
Conclusion : le rugby comme école de la démocratie
La conférence croisée entre Jean-Paul Callède et Yves Appriou montre comment le rugby peut être un outil de transformation sociale, d’éducation citoyenne et d’intégration. Jean-Paul Callède apporte la profondeur historique et sociologique, Yves Appriou l’expérience concrète et pédagogique. Ensemble, ils tracent les contours d’un sport qui dépasse le jeu pour devenir une école de la démocratie.
Dans le cadre de la Biennale, cette rencontre illustre parfaitement le passage de l’utopie à la réalité : le vivre-ensemble n’est pas un slogan, mais une pratique éclairée et inspiratrice.
