6e Biennale culturelle maçonnique de Bordeaux Vivre ensemble : de l'utopie à la réalité 18 et 19 octobre 2025 - SMART Université de Bordeaux
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Économie sociale et solidaire : Pour une économie à visage humain, moteur d’un vivre ensemble durable


Marie-Laure Cuvelier et Timothée Duverger lors de la conférence sur l'Économie Sociale et Solidaire à Bordeaux.
Marie-Laure Cuvelier (Conseillère régionale) et Timothée Duverger (Sciences Po Bordeaux) débattent de l’avenir de l’ESS.
Enregistrement de la conférence « Économie sociale et solidaire : Pour une économie à visage humain, moteur d’un vivre ensemble durable ».
  • Conférence de Marie-Laure CUVELIER, conseillère régionale de Nouvelle-Aquitaine, déléguée à l’Économie Sociale et Solidaire,
  • modérée par Timothée DUVERGER, responsable de la chaire TerrESS à Sciences Po Bordeaux

Le 18 octobre 2025, dans le cadre de la Biennale dont le thème est « Vivre ensemble : de l’utopie à la réalité », s’est tenue une conférence intitulée « Économie sociale et solidaire : Pour une économie à visage humain, moteur d’un vivre ensemble durable ».

Pendant plus d’une heure, deux figures régionales de l’ESS ont échangé. Le public était attentif et nombreux. Marie-Laure Cuvelier, conseillère régionale de Nouvelle-Aquitaine déléguée à l’ESS, décrivait son parcours et son engagement. À ses côtés, Timothée Duverger, responsable de la chaire TerrESS à Sciences Po Bordeaux, apportait son expertise.

Cette conférence intervenait à un moment stratégique. En effet, elle précédait de 10 jours le Forum mondial de l’économie sociale et solidaire. Car ce forum se tenait à Bordeaux du 29 au 31 octobre 2025.

Le public a également pu s’exprimer. Les échanges ont mis en lumière de nombreux aspects et notamment, les défis du secteur ont été évoqués. Les réussites ont été saluées. Les perspectives d’avenir ont été débattues.

Un chiffre impressionne : l’ESS représente aujourd’hui 14 % de l’emploi privé en France. Pourtant, le secteur reste sous-financé. Cette situation contraste avec son poids économique et social réel.

L’ESS : une économie pas comme les autres

Dès l’ouverture, Timothée Duverger a rappelé les fondements de l’ESS, tels que définis par la loi de 2014 :

  • Finalité autre que le profit : les structures de l’ESS poursuivent des objectifs spécifiques sociaux, environnementaux ou culturels. Par conséquent, elles dépassent la seule recherche de bénéfices.
  • Lucrativité limitée : les éventuels excédents ne sont pas distribués à des actionnaires. Au contraire, ils sont réinvestis dans l’activité elle-même.
  • Gouvernance démocratique : un principe fondamental s’applique : une personne égale une voix. Ce principe distingue clairement les structures de l’ESS. Ainsi, coopératives, mutuelles, associations et fondations se démarquent des entreprises classiques.

Il a insisté sur la diversité des acteurs car le secteur est varié. On trouve des grandes mutuelles comme la MAIF ou la MGEN, des coopératives de consommateurs. Les associations culturelles, sportives ou sociales jouent un rôle majeur. Enfin, certaines sociétés commerciales adoptent les statuts de l’ESS.

Cette mise en contexte a permis de rappeler un fait essentiel. L’ESS n’est pas une économie marginale. Au contraire, c’est un pilier structurant de la société française et européenne.

Bordeaux, capitale mondiale de l’ESS le temps d’un forum

Marie-Laure Cuvelier a présenté le Global Social Economy Forum (GSEF), organisé à Bordeaux du 29 au 31 octobre.

Ce forum a déjà voyagé dans le monde entier. Il est passé par Séoul et Montréal. Il a également fait étape à Dakar et Mexico. Cette édition bordelaise va rassembler près de 5 000 participants venant du monde entier.

Madame Cuvelier a souligné l’importance symbolique de ce forum dans un contexte mondial difficile. Les tensions géopolitiques se multiplient. Les guerres persistent. Les crises s’accumulent. Dans ce contexte, l’ESS apparaît comme une alternative. Elle constitue une « économie pacifique et démocratique », capable de favoriser la coopération internationale. De plus, elle promeut une « économie de la paix », dimension fondamentale aujourd’hui.

Au-delà des débats diplomatiques, le forum va permettre aux délégations étrangères de découvrir des initiatives locales. Par exemple, des coopératives agricoles, des cafés associatifs, des projets d’alimentation durable, des tiers-lieux créatifs… Tous ces exemples concrets illustrent une réalité : l’ESS revitalise les territoires de manière tangible..

Une trajectoire personnelle : du burn-out publicitaire à l’engagement coopératif

L’un des moments les plus marquants fut un témoignage personnel de Marie-Laure Cuvelier. Elle a raconté son parcours. Son récit a captivé l’assistance.

Après des études de communication, elle travaille dans de grandes agences parisiennes. Elle gère notamment le budget publicitaire de McDonald’s. À 25 ans, elle traverse un burn-out. Cette expérience la marque profondément.

Elle décrit cette période comme une perte de sens. Une question la hante : « Que vais-je raconter à mes enfants sur ce que je fais de mes journées ? ». Cette interrogation devient obsédante ; cette crise existentielle la conduit à chercher une autre voie.

Elle se met en quête d’un modèle différent. C’est alors qu’elle découvre alors les coopératives d’activité et d’emploi (CAE). Ces structures permettent à des indépendants d’entreprendre collectivement dans un cadre démocratique. Ainsi, elle y trouve un modèle qui réconcilie économie et humanité.

Elle décide de passer à l’action. Elle fonde à Bordeaux un espace de coworking coopératif, le NOB[1], avec une gouvernance partagée. Chaque membre participe aux décisions.

Son témoignage illustre la force de l’ESS. Ce modèle aux désillusions du salariat classique et aux dérives d’un capitalisme. Notamment, il s’oppose à un système centré uniquement sur le profit.

Elle insiste sur un concept clé : la citoyenneté économique. Dans une coopérative, chacun a voix au chapitre. Ce principe redonne de la dignité et du sens à l’activité professionnelle.

Les tiers-lieux : une innovation sociale devenue politique publique

Timothée Duverger a rappelé un fait important. Madame Cuvelier fut l’une des pionnières du mouvement des tiers-lieux en Nouvelle-Aquitaine.

Ces espaces hybrides, mêlant coworking, ateliers, culture et vie associative, sont devenus des laboratoires d’innovation sociale.

De l’expérience bordelaise est née une politique publique d’abord régionale, puis nationale. C’est ainsi que France Tiers-Lieux a été créé.

Ce passage du local au national illustre la capacité de l’ESS à inspirer les politiques publiques. Elle ne se contente pas d’agir sur le terrain. Elle transforme aussi les cadres institutionnels.

Madame Cuvelier a souligné que les tiers-lieux ne sont pas seulement des espaces de travail partagés. Ils constituent de véritables « écosystèmes de coopération ». Ils sont capables de créer de l’emploi non délocalisable et de revitaliser des territoires en déclin.

L’action régionale : innovation sociale et agriculture coopérative

En tant qu’élue régionale, Marie-Laure Cuvelier a présenté plusieurs dispositifs. La Nouvelle-Aquitaine porte ces actions concrètes.

Le premier dispositif est un appel à initiatives d’innovation sociale. Ce dispositif offre un soutien financier. Les montants varient entre 30 et 50 000 euros. Ils permettent de financer des projets expérimentaux. L’exemple cité est la coopérative Co-actions2. Cette structure cherche à transformer un métier, le métier d’agriculteur. Le projet vise à donner un véritable statut salarié aux jeunes installés.

Un second dispositif porte sur les tiers-lieux. La région apporte un soutien aux tiers-lieux. Près de la moitié des tiers-lieux régionaux ont bénéficié d’aides publiques. L’autre moitié a trouvé son équilibre économique sans subventions.

Elle insiste sur un point important. L’ESS n’est pas une économie dépendante des aides. Au contraire, c’est une économie résiliente, avec des taux de survie et de fidélisation supérieurs aux entreprises classiques.

Les défis financiers : une économie sous-aidée

Timothée Duverger a rappelé un chiffre frappant provenant de la Cour des Comptes. L’ensemble des entreprises bénéficie de 200 milliards d’euros d’aides annuelles. L’ESS reçoit 16 milliards d’euros d’aides publiques, soit 7 % du total des aides. Or elle représente 14 % de l’emploi privé.

Cette disproportion illustre une injustice structurelle. L’ESS crée plus d’emplois durables et est plus respectueuse de l’environnement. Pourtant elle est deux fois moins aidée que l’économie classique.

Dans un contexte de crise des finances publiques, les associations et structures de l’ESS sont les premières à subir les restrictions budgétaires, comme l’ont rappelé les manifestations du 11 octobre.

Les questions du public : un dialogue vivant

La richesse de la conférence tient aussi aux interventions du public. Parmi les six questions posées :

  • [Salle-1] : Comment renforcer la visibilité de l’ESS auprès des jeunes ?
  • [Salle-2] : Quelle articulation entre ESS et transition écologique ?
  • [Salle-3] : Comment éviter que l’ESS soit instrumentalisée par les politiques publiques ?
  • [Salle-4] : Quelle place pour les coopératives dans les filières industrielles ?
  • [Salle-5] : Comment garantir la démocratie interne dans des structures de grande taille ?
  • [Salle-6] : Quels liens entre ESS et économie numérique ?

Les réponses ont mis en avant la nécessité d’enseigner l’ESS dès l’école, de renforcer les coopérations entre ESS et entreprises classiques, et de préserver l’esprit démocratique au sein des structures, même lorsqu’elles grandissent.

Une utopie réaliste

En conclusion, Madame Cuvelier a insisté sur la dimension utopique mais réaliste de l’ESS. Loin d’être une économie marginale, elle constitue un socle vivant de notre société, un moteur discret mais puissant qui relie des besoins essentiels — le soin, l’alimentation, l’éducation, la culture, le sport, l’habitat — à des formes d’organisation démocratiques et durables. Elle ne se contente pas d’atténuer les externalités négatives du marché, elle propose une autre manière de produire, de décider et de vivre ensemble, en reconduisant la finalité sociale comme boussole du développement.

Elle a rappelé que l’ESS est déjà partout, parfois invisible parce qu’intégrée à nos quotidiens, et pourtant décisive dans la capacité de nos territoires à tenir dans la durée. Ce n’est pas une économie de secours : c’est une économie de projet, qui crée de l’emploi non délocalisable, stabilise des filières fragiles, invente des réponses au plus près des personnes, et refonde la citoyenneté dans le travail par la gouvernance partagée. À l’heure où les indicateurs purement comptables peinent à saisir la valeur sociale et écologique des activités, l’ESS rend tangible ce que nous voulons préserver et transmettre.

Vers une économie de la paix

Dans un monde traversé par des crises et des conflits, Madame Cuvelier a défendu l’idée d’une « économie de la paix » portée par la coopération, l’empathie, et le consentement comme méthode de décision. Cette paix n’est pas l’absence de désaccord, mais la construction d’un cadre commun où les divergences se traitent sans exclusion, par des institutions qui redonnent voix aux travailleurs, aux usagers, aux habitants. L’ESS, a-t-elle conclu, ne demande pas des privilèges. Elle réclame une reconnaissance proportionnée à son apport réel, des financements à la hauteur de ses impacts, et l’intégration pleine et entière au cœur des politiques publiques. Parce que rendre l’économie à visage humain n’est pas un slogan : c’est une pratique, de chaque jour, qui s’apprend, se prouve, et se partage.


[1] Le NOB (Nouvel Observatoire Bordelais) était un espace de coworking coopératif créé à Bordeaux au début des années 2010. Il s’agissait d’un lieu pionnier, né de l’initiative de Marie-Laure Cuvelier et d’un collectif d’indépendants, principalement issus des métiers du numérique et de la communication. Sa spécificité tenait à sa gouvernance partagée et démocratique, chaque membre ayant voix au chapitre dans les décisions. Le NOB est considéré comme l’un des premiers tiers-lieux coopératifs de Nouvelle-Aquitaine, ayant inspiré la politique régionale puis nationale en faveur des tiers-lieux.


[2] La coopérative Co-actions est une coopérative d’activité et d’emploi (CAE) implantée en Sud-Gironde et dans les Landes. Elle développe le projet « La Collective », lauréat de l’Appel à Manifestation d’Intérêt Innovation Sociale de la Région Nouvelle-Aquitaine. Ce projet vise à accompagner l’installation agricole en collectif et à promouvoir la reconnaissance du statut d’entrepreneur·salarié en agriculture, afin de sécuriser les jeunes agriculteurs et transformer durablement le métier.