
- Conférence de François POUTHIER, enseignant et chercheur, Université Bordeaux Montaigne,
- modérée par Sadia HADJ ABDELKADER, directrice affaires culturelles, Convergence Garonne
En 2025, la Biennale Culturelle Maçonnique de Bordeaux pose une question essentielle. Comment passer de l’utopie à la réalité du vivre ensemble ? Pendant deux jours, neuf conférences ont exploré ce thème sous différents angles. Chacune a abordé un secteur où se joue la vie collective.
Le 19 octobre 2025, cette conférence portait sur la culture et ses transformations. Plus précisément, elle interrogeait le passage du droit de la culture aux droits culturels.
Face au public, Sadia Hadj Abdelkader a accueilli François Pouthier. Cet enseignant-chercheur de l’Université Bordeaux Montaigne est spécialiste des politiques culturelles.
Ensemble, ils ont proposé plus d’une heure d’échange. L’intervention a mêlé histoire, droit, sociologie et témoignages. Ainsi, le public a suivi un propos exigeant mais accessible.
Une introduction chargée d’émotion
Sadia Hadj Abdelkader a ouvert la séance avec sensibilité. D’abord, elle a rappelé son parcours personnel. Elle se définit comme une « enfant de l’éducation populaire ». Les arts, les lettres et les espaces d’expression l’ont construite.
Ensuite, elle a partagé son émotion. Voir son nom projeté sur l’écran de la Biennale représentait une fierté. Pour elle, ce moment illustrait la force de la transmission culturelle.
Son introduction a pris une forme poétique. Elle a interrogé la place de la culture dans nos vies. Est-elle une variable d’ajustement ? Un luxe bohème ? Ou bien un récit partagé ? Ainsi, elle a invité le public à entrer dans un « univers kaléidoscopique ». Un univers où la culture éclaire, bouscule et relie.
Puis, elle a présenté longuement François Pouthier. Elle a souligné ses multiples casquettes. Enseignant, chercheur, formateur et accompagnateur de projets culturels. De plus, elle a insisté sur son expertise en ingénierie territoriale.
Liberté, égalité, fraternité : une grille de lecture
François Pouthier a choisi une approche originale. Il a structuré son intervention autour de la devise républicaine. Liberté, égalité et fraternité deviennent ainsi trois piliers. Trois courants de pensée qui ont façonné les politiques culturelles françaises.
Cette méthode simple permet de comprendre deux siècles d’histoire. En outre, elle éclaire les tensions actuelles du secteur culturel.
La liberté : le droit de faire culture
La liberté renvoie au « droit de » : Le droit de s’exprimer, de publier, de créer. Également le droit de s’associer et de diffuser.
François Pouthier a rappelé les grandes dates législatives. En 1789, la liberté d’expression apparaît. Puis vient 1881 avec la liberté de la presse. L’année 1901 marque la liberté d’association. En 1906, c’est la liberté du théâtre. Ensuite, 1982 apporte la liberté audiovisuelle. Enfin, 2016 consacre la liberté de création.
Ces textes ont ouvert des espaces nouveaux. Par conséquent, ils ont permis l’émergence de pratiques culturelles populaires. Deux grands courants ont porté cette dynamique. D’une part, le socialisme laïque. D’autre part, la chrétienté sociale.
Ces mouvements ont donné naissance à l’éducation populaire. Leur vision était forte et claire. La culture n’est pas un luxe. Elle constitue un outil d’émancipation citoyenne.
Le conférencier a rendu hommage à Jean Zay. Ce ministre du Front populaire a accompli beaucoup en huit mois. Il a unifié les programmes scolaires, créé le CNRS. Il a posé les bases du Musée des Arts et Traditions Populaires. Même le futur Festival de Cannes lui doit ses fondations.
Cependant, l’éducation populaire a été progressivement marginalisée. Elle a glissé vers le « socio-culturel ». En 1959, lors de la création du ministère de la Culture, elle n’y a pas été intégrée. Au contraire, elle a rejoint les ministères de la Jeunesse ou des Affaires sociales.
Néanmoins, son héritage reste vivant aujourd’hui. Le rock, les musiques actuelles et le hip-hop en sont les héritiers directs. De même, les radios libres et les pratiques amateurs perpétuent cet esprit. À Bordeaux, les maisons de quartier et les centres d’animation témoignent de cette histoire.
L’égalité : le droit à la culture
L’égalité renvoie au « droit à ». Le droit à l’éducation, à la formation, à la culture.
Ce droit est inscrit dans le préambule de la Constitution de 1946. Puis, il a été intégré au bloc de constitutionnalité en 1991. Ainsi, l’État s’engage à garantir une égalité d’accès.
L’école de Jules Ferry a joué un rôle central. Chanter, dessiner, danser, lire : autant de portes d’entrée vers les arts. Ensuite, André Malraux a porté l’ambition de la démocratisation culturelle. L’idée était simple. Amener les œuvres au public, partout, pour tous.
Les collectivités locales ont largement repris ce modèle. Elles ont construit des musées, des théâtres et des médiathèques. Et de plus, elles ont créé des salles de spectacle.
Toutefois, cette politique montre ses limites. D’abord, elle repose sur des équipements souvent urbains. Ensuite, elle suppose une mobilité, du temps et des moyens. Par ailleurs, elle impose parfois une vision dominante de la culture. Enfin, elle fonctionne en silos administratifs.
François Pouthier a été clair. La démocratisation culturelle n’est pas un échec. Néanmoins, elle n’a pas tenu toutes ses promesses. Aujourd’hui, elle doit être repensée en profondeur.
À Bordeaux, cette séparation est visible. La direction des affaires culturelles gère les musées et le spectacle vivant. C’est le « droit à » la culture. Parallèlement, le développement social urbain gère les centres d’animation. C’est le « droit de » faire culture. Or, ces deux mondes dialoguent difficilement.
Les limites du modèle actuel
Le conférencier a pointé plusieurs faiblesses. Premièrement, l’effondrement d’un mythe. On a longtemps cru que la culture apportait forcément la paix. Pourtant, l’histoire montre que des sociétés cultivées ont été barbares. La culture seule ne garantit donc pas le bonheur universel.
Deuxièmement, la question de l’identité nationale. On a pensé que nous partagions tous un héritage unique. Aujourd’hui, cette vision se fracture. La diversité culturelle met en question ce récit national homogène.
Troisièmement, l’essor des industries créatives. Elles offrent un accès à la culture avec des moyens colossaux. Par conséquent, elles transforment profondément les pratiques culturelles.
Enfin, le problème des politiques en silo. Chaque problème est traité avec une loi spécifique. Dans les années 80, Jack Lang a tenté de réconcilier les genres. Il a favorisé les pratiques amateurs et le côté festif. Cependant, cela s’est parfois résumé à du simple divertissement.
François Pouthier a utilisé une métaphore parlante. Nous avons construit de grandes « cathédrales » culturelles. Ce sont des bâtiments imposants, visibles de loin. Mais leurs portes d’entrée sont souvent très petites. Cette image illustre parfaitement le problème d’accessibilité réelle. Ces lieux peuvent impressionner et intimider le public.
La fraternité : les droits culturels
La troisième partie de la conférence a ouvert une perspective nouvelle. Elle s’appuie sur les droits humains et les droits culturels.
Ces droits sont reconnus dans plusieurs textes internationaux. La Déclaration universelle de 1948 en constitue la base. Puis viennent les Pactes de 1966. Ensuite, la Déclaration de l’UNESCO de 2001. Au XXIe siècle, la Déclaration de Fribourg a précisé ces droits culturels.
En France, ils sont désormais présents dans le droit. La loi NOTRe de 2015 les mentionne. De même, la loi LCAP de 2016 les intègre. C’est un changement de paradigme majeur.
Les droits culturels affirment plusieurs principes. D’abord, chaque personne est porteuse de culture. Ensuite, chacun peut choisir son identité culturelle. De plus, aucune identité ne peut être imposée. Par ailleurs, les cultures doivent dialoguer. Enfin, les patrimoines sont pluriels.
Surtout, les politiques doivent se construire avec les personnes. Non plus pour elles, mais avec elles. Cette nuance change tout.
Cette approche déplace le centre de gravité. Elle ne part plus des institutions. Au contraire, elle part des habitants. Elle ne parle plus « de la culture ». Désormais, elle parle « des cultures ».
De plus, elle invite à repenser les pratiques professionnelles. Elle encourage l’écoute, la coopération et la co-construction. Le patrimoine devient vivant. Il n’est plus figé dans le passé. Au contraire, il est porté par les citoyens.
L’objectif change également. On ne cherche plus l’intégration à une seule communauté nationale. À la place, on vise le dialogue entre plusieurs communautés. C’est l’interculturalité. Faire humanité ensemble devient l’ambition ultime.
Un échange riche avec le public
La seconde partie de la rencontre a donné lieu à de nombreuses questions. Elles ont porté sur des sujets variés et concrets.
Une personne a interrogé l’accès à la culture pour les personnes sourdes. Une autre a soulevé les obstacles matériels. La mobilité, la garde d’enfants et les horaires posent problème. De plus, quelqu’un a évoqué la place des personnes âgées. Les stéréotypes culturels ont également été abordés.
Les pratiques en milieu rural ont suscité l’intérêt. De même, les projets culturels de territoire. Enfin, les risques de domination culturelle ont été questionnés. Ainsi que les enjeux de diversité et de dialogue.
François Pouthier et Sadia Hadj Abdelkader ont répondu avec précision. Ils ont rappelé une vérité essentielle. La culture ne se limite pas aux équipements. Elle se vit aussi ailleurs. Dans les bars de village, les associations et les places publiques. Dans les chapiteaux, les écoles et les quartiers.
Plusieurs exemples ont été cités. Notamment l’installation du cirque Romanès à Bègles. Ce projet a permis de travailler les stéréotypes. Il a créé du dialogue. Par conséquent, il a renforcé le lien social.
Sadia Hadj Abdelkader a souligné l’importance des solutions concrètes. De plus en plus d’offres culturelles incluent des modes de garde. On crée des espaces pour la petite enfance pendant les spectacles. C’est une question d’équité. Ainsi, on permet aux parents de participer à la vie culturelle.
Le débat a également abordé la question des préjugés. Souvent, nous pensons que notre rapport aux arts est le seul valable. Cet ostracisme peut être inconscient. Il faut donc apprendre à saisir la différence. C’est la condition d’un vrai dialogue.
Vers une nouvelle boussole culturelle
La conférence s’est conclue sur un appel fort. Un appel à oser : oser faire culture ; oser la diversité ; oser la coopération.
Également, oser la démocratie culturelle. Et oser la fraternité.
Sadia Hadj Abdelkader a rappelé une conviction. « Faire culture est un acte de résistance ». Un acte courageux. Un acte collectif. Elle a invité chacun à transformer l’utopie en réalité désirable.
François Pouthier a insisté sur le changement de regard nécessaire. Les droits culturels ne sont pas une option. Ils constituent une boussole. Une boussole pour naviguer dans une société complexe. Ils permettent de retrouver du sens et du commun.
Les droits culturels ne remplacent pas les politiques existantes. Au contraire, ils les complètent. Ils les éclairent. De plus, ils les réorientent. Ils invitent à repenser la culture comme un espace partagé. Un espace où chaque personne compte.
Dans cette vision, la diversité n’est pas une menace. Elle devient une richesse. L’innovation et l’expérimentation sont nécessaires. C’est ainsi que nous pourrons construire le vivre ensemble.
Conclusion : un moment rare de réflexion
Cette conférence a offert une lecture claire de l’histoire culturelle française. Elle a montré comment trois grands principes du triptyque républicains s’entrecroisent. La liberté, l’égalité et la fraternité ont chacune inspiré des politiques différentes.
Aujourd’hui, ces trois approches coexistent. Parfois, elles s’opposent. Parfois, elles se complètent. Les droits culturels proposent une synthèse qui respecte la diversité et encourage le dialogue.
La Biennale Culturelle Maçonnique de Bordeaux a proposé un moment rare. Un moment de réflexion, de transmission et de dialogue. Un moment où la culture retrouve sa dimension citoyenne.
Le message est clair et puissant. La culture appartient à tous. Elle se construit par tous. Elle existe pour tous. C’est cette boussole qui doit guider l’action culturelle de demain.
Dans un contexte où les tensions sociales s’exacerbent, ce message résonne particulièrement. Il rappelle que la culture n’est pas un luxe. Elle constitue un droit fondamental. Un droit qui permet de faire société ensemble.
François Pouthier et Sadia Hadj Abdelkader ont démontré une chose. Les politiques culturelles ne sont pas figées. Elles évoluent avec la société. Elles doivent s’adapter aux besoins des citoyens. Surtout, elles doivent se construire avec eux.
Cette conférence invite chaque acteur culturel à se questionner. Professionnels, élus, bénévoles et citoyens sont concernés. Comment mettre en œuvre ces droits culturels concrètement ? Comment passer de la théorie à la pratique ?
Les défis sont nombreux. Ils nécessitent du courage, de l’audace et de la créativité. Mais l’enjeu en vaut la peine. Il s’agit de construire une société plus juste. Une société où chacun trouve sa place. Une société où le vivre ensemble passe de l’utopie à la réalité.
