
- Conférence de Christophe BOURSEILLER, historien, journaliste
- modérée par Jean-Michel DARDOUR, Ancien 1er Grand Maître Adjoint de la GLDF, président du Collège Maçonnique
Comment imaginer une clôture de la Biennale Culturelle Maçonnique de Bordeaux 2025 sans aborder les tensions et les colères qui traversent notre société ? Durant deux jours, neuf conférences ont exploré les multiples facettes du vivre ensemble. Parmi elles, celle de Christophe Bourseiller était l’une des plus attendues, tant son regard sur la montée des extrémismes en France suscite l’intérêt. La salle SMART de Pessac affichait complet ce samedi en fin d’après‑midi pour l’entendre.
Jean-Michel Dardour, ancien Premier Grand Maître Adjoint de la Grande Loge de France, a modéré les échanges. D’emblée, il a situé le contexte. La France traverse une période de tensions multiples. Par ailleurs, les passions tristes dominent souvent le débat public.
Le triomphe des convulsions sur la raison
Christophe Bourseiller a ouvert son propos par une question dérangeante. Le XXIᵉ siècle sera-t-il un siècle de convulsions dénuées de raison ? Selon lui, la réponse semble affirmative. En effet, la rationalité recule dans nos sociétés. Les débats d’idées courtois s’effacent progressivement.
À leur place, des réactions immédiates dominent. Elles sont souvent violentes. De plus, elles sont guidées par l’émotion pure. L’indignation devient un mode d’expression permanent. Ainsi, la rage individuelle se transforme en étendard politique.
Les réseaux sociaux amplifient ce phénomène. Chaque frustration se mue en revendication absolue. Par conséquent, des bulles se créent. Chacun s’y renforce dans ses certitudes. L’historien décrit une époque où la colère remplace la réflexion.
Des colères sans projet politique
Pour illustrer cette mutation, Christophe Bourseiller a comparé hier et aujourd’hui. Autrefois, les mouvements révolutionnaires s’appuyaient sur des doctrines. Les militants lisaient Marx, Engels ou Bakounine. Ils produisaient des textes structurés. Surtout, ils imaginaient un monde alternatif.
Il a ensuite évoqué Mai 68. Les étudiants occupaient des bâtiments. Ils créaient des comités d’action. De surcroît, ils rédigeaient des manifestes. Ils débattaient et proposaient des réformes concrètes.
À l’inverse, il a décrit une scène marquante de 2019. Des Gilets jaunes pénètrent dans la cour d’un ministère. Ils tournent en rond quelques minutes. Puis ils repartent sans rien proposer. Aucun projet n’émerge.
Pour Christophe Bourseiller, cette scène symbolise une rupture profonde. La colère existe bel et bien. Elle est même légitime. Cependant, elle n’est plus accompagnée d’une pensée structurée. Par conséquent, elle ne débouche sur aucune proposition alternative.
L’extrême gauche : petite en nombre, grande en influence
L’historien a ensuite analysé les forces d’extrême gauche. Elles représentent environ 25 000 activistes en France. Ce chiffre paraît faible à l’échelle du pays. Néanmoins, leur influence est réelle.
En effet, ces militants sont présents dans de nombreux syndicats. Ils y occupent des postes stratégiques. Ainsi, ils influencent fortement les débats internes.
Le conférencier a cité l’exemple du NPA. Ce parti compte aujourd’hui moins de 1 000 membres. Pourtant, il contrôle l’Union syndicale Solidaires. Cette dernière regroupe près de 80 000 adhérents.
Il a également évoqué Révolution Permanente. Ce groupe rassemble environ 400 militants. Fait notable, il ne publie ni journaux ni brochures. Son action se concentre sur TikTok et Instagram. Il diffuse des vidéos courtes et très émotionnelles.
Cette évolution est révélatrice selon Christophe Bourseiller. Les extrêmes gauches simplifient leurs discours. Par ailleurs, elles abandonnent les références théoriques. Désormais, elles privilégient des messages rapides et viraux.
L’extrême droite : une mosaïque complexe
La seconde partie de son exposé a porté sur les extrêmes droites. Christophe Bourseiller a d’abord rappelé la diversité de cette famille politique. Le terme recouvre des réalités très différentes.
Il distingue plusieurs catégories. D’une part, les extrémistes violents existent. D’autre part, on trouve les nationalistes révolutionnaires. Ensuite viennent les contre-révolutionnaires et les identitaires. Enfin, les populistes forment une dernière catégorie.
Les extrémistes violents représentent environ 20 000 personnes. Parmi eux, 3 000 sont fichés S. Cependant, les partis populistes comptent près de 100 000 adhérents. C’est le cas du Rassemblement national ou de Reconquête.
L’historien a rappelé un fait souvent oublié. Le Front national a été créé en 1972. Or, son fondateur n’est pas Jean-Marie Le Pen seul. Le parti est né du mouvement néo-fasciste Ordre Nouveau. Le but était clair dès l’origine. Il s’agissait de diffuser largement des thématiques radicales.
Populisme : simplification et émotions
Selon Christophe Bourseiller, les populistes ne sont pas des extrémistes au sens strict. Ils ne prônent pas la violence directe. De plus, ils ne veulent pas renverser l’État par la force.
Cependant, ils diffusent largement des idées issues des marges radicales. Ainsi, ils les rendent progressivement acceptables. Par conséquent, ils les normalisent dans le débat public.
Le populisme propose des solutions simples à des problèmes complexes. Cette ultra-simplification séduit un public frustré. Les slogans agissent sur l’affect plutôt que sur la raison. Cette paresse intellectuelle devient alors une voie d’accès au pouvoir.
Les extrémistes sans cause : un phénomène inquiétant
Le conférencier a insisté sur un phénomène nouveau. Il observe l’apparition d’extrémistes sans cause. Ces individus veulent renverser le pouvoir en place. Ils veulent destituer le président. Certains parlent même de « prendre l’Élysée ».
Toutefois, ils n’ont aucun projet alternatif. Aucune vision ne guide leur action. Aucune doctrine ne structure leur pensée. En somme, ils veulent détruire sans construire.
Pour Christophe Bourseiller, cette absence de perspective est inquiétante. Elle traduit un basculement vers le nihilisme politique. La colère devient un but en soi. Elle ne sert plus de moteur au changement.
L’historien a cité le cas du rappeur Médine. Ce dernier a tenu des positions très contradictoires. D’abord, il a soutenu Dieudonné et des thèses radicales. Il a également tenu des propos hostiles à la laïcité. Pourtant, on l’a vu récemment défendre des causes féministes et LGBT.
Cette incohérence illustre le propos de Christophe Bourseiller. Les repères s’effacent complètement. Ce sont désormais les actes qui priment sur les idées. La cohérence intellectuelle disparaît.
Les réseaux sociaux : amplificateurs de passions
Une question du public a permis d’aborder le rôle du numérique. Christophe Bourseiller a reconnu l’ambivalence des réseaux sociaux.
D’un côté, ils peuvent diffuser la culture. Ils rompent aussi l’isolement géographique. Mais d’un autre côté, ils enferment dans des bulles. Les algorithmes renforcent les colères existantes. De plus, ils favorisent les théories complotistes. Ils amplifient les émotions au détriment de la raison.
Le conférencier a donné des exemples personnels. Certains contenus lui sont imposés sans raison apparente. Les algorithmes décident de ce que nous voyons. Par conséquent, ils façonnent nos perceptions. Ils influencent même nos opinions.
Les militants radicaux l’ont bien compris. Ils se replient désormais sur des plateformes comme Telegram. Là, ils construisent des obsessions collectives fermées. Le désir d’illusion l’emporte sur le désir de lucidité.
Le fossé entre pays légal et pays réel
Jean-Michel Dardour a interrogé le conférencier sur un paradoxe français. La France produit des talents exceptionnels. Elle obtient des prix Nobel régulièrement, brille en mathématiques et en physique, excelle en intelligence artificielle. Et pourtant, elle doute constamment, se dévalorise, se déchire.
Christophe Bourseiller a répondu en évoquant Auguste Comte. Ce philosophe distinguait le pays légal du pays réel. Le pays légal regroupe les élites politiques et médiatiques. Le pays réel rassemble les citoyens, les travailleurs et les créateurs.
Selon l’historien, ce fossé n’a jamais été aussi profond. La dissolution de l’Assemblée nationale en 2024 a accentué cette fracture. Elle a créé une crise politique majeure. Par ailleurs, elle a renforcé la défiance généralisée.
Pendant ce temps, la société civile continue d’avancer. Elle innove dans de nombreux domaines. Elle s’adapte aux nouvelles technologies. Notamment, l’intelligence artificielle transforme de nombreux secteurs.
Cependant, le cadre politique semble complètement dépassé. Les partis s’entredéchirent. Ils montrent le pire d’eux-mêmes. Ce décalage nourrit une souffrance profonde chez les citoyens. Ils ne comprennent plus comment ils sont gouvernés.
La colère peut être féconde
Christophe Bourseiller a terminé sur une note grave mais non désespérée. Il a rappelé que la colère peut être féconde. Elle peut ouvrir des chemins nouveaux. De plus, elle peut nourrir des projets constructifs.
Toutefois, elle ne devient féconde qu’à une condition. Elle doit s’apaiser pour laisser place à la raison. Elle doit s’accompagner d’une vision claire. Surtout, elle doit s’inscrire dans un projet collectif.
Aujourd’hui, selon lui, nous en sommes encore loin. La France traverse une période de confusion. Les repères traditionnels s’effacent. Les passions dominent le débat public. Par conséquent, les extrêmes progressent et les populismes prospèrent.
Le rôle des francs-maçons : être des garde-fous
Face à ce constat, quelle réponse apporter ? Christophe Bourseiller s’est adressé directement à son public maçonnique. En tant que franc-maçon lui-même, il voit un devoir d’expression.
Selon lui, les maçons doivent être les garde-fous de la République. Leur rôle social est essentiel dans le contexte actuel. Il s’agit de préserver les valeurs fondamentales. La liberté, l’égalité et la fraternité sont menacées.
Il faut prêcher la modération face à l’extrémisation. L’historien étudie les marges politiques pour mieux s’en prémunir. Il appelle à un usage raisonné du web. La raison doit reprendre sa place centrale dans le débat.
En conclusion, Christophe Bourseiller a cité Albert Camus. Le philosophe évoquait la figure de l’homme révolté. Camus disait qu’un homme révolté est un homme qui dit non. Mais en refusant, il ne renonce jamais. Surtout, c’est un homme qui dit aussi oui dès son premier mouvement.
Cette nuance est fondamentale pour l’avenir. Les colères actuelles sont surtout des mouvements « contre ». Elles sont destructrices et fragmentées. Le défi de demain est de passer au « pour ». Il faut transformer la rage en fraternité constructive.
Une conférence nécessaire
Cette intervention a marqué le public de la Biennale. Elle a mêlé histoire, analyse politique et réflexion sociologique. Elle a éclairé les tensions actuelles avec lucidité.
Comprendre ces mécanismes est un premier pas. C’est ce que cette conférence a permis. Elle a offert un éclairage précieux sur notre époque. Elle a ouvert un espace de réflexion collective.
Dans un contexte où les colères s’expriment partout, cet événement a offert un espace de recul. Il a permis de comprendre les mécanismes qui nourrissent les extrémismes. Il a montré comment les passions remplacent parfois la pensée.
La démocratie repose sur la raison, le dialogue et la responsabilité. Ce message simple mais essentiel a résonné dans la salle. Il invite à la vigilance. Mais il appelle aussi à l’espérance.
Le vivre ensemble n’est pas une utopie irréaliste. C’est un travail quotidien, un effort constant, un engagement de chaque instant.
