Compte-rendu de la conférence donnée dans le cadre de la Biennale Culturelle Maçonnique de Bordeaux (thème : « Vivre ensemble : de l’utopie à la réalité »)

Introduction : un thème au cœur du « vivre ensemble »
Dans le cadre de la Biennale Culturelle Maçonnique de Bordeaux, la conférence « Solidarités intergénérationnelles : qui perd gagne ? » a réuni deux intervenants aux profils complémentaires pour explorer les tensions, les paradoxes et les promesses du vivre ensemble entre générations.
René Rampnoux, enseignant et Passé Grand Maître Adjoint du Grand Orient de France, a apporté une lecture anthropologique et maçonnique des dynamiques générationnelles. À ses côtés, Philippe Imbert, étudiant en médecine en fin de parcours, a partagé son regard de jeune praticien confronté aux réalités du soin, du vieillissement et des mutations sociales.
La conférence, d’une durée d’une heure, s’est appuyée sur un diaporama riche en références mythologiques, sociologiques et économiques. Elle a été précédée par les témoignages de deux jeunes invités, Paul et Gildas, et suivie d’un échange nourri avec le public.
Ouverture : regards croisés de jeunes générations
Paul, originaire du Bénin, a ouvert la rencontre en évoquant son attachement aux liens intergénérationnels, vécus dans sa famille et dans ses engagements associatifs. Il a cité un proverbe africain : « C’est au bout de la vieille corde qu’on tisse la nouvelle », soulignant que la transmission des valeurs et des expériences est une richesse fondamentale.
Gildas, entrepreneur, a quant à lui insisté sur les aspirations spécifiques de sa génération, marquée par l’angoisse climatique, les incertitudes géopolitiques et une quête d’épanouissement différente de celle des générations précédentes. Il a reconnu que ces différences peuvent rendre le management plus complexe, mais qu’elles traduisent une évolution nécessaire.
Ces deux témoignages ont posé le cadre d’un dialogue entre générations, à la fois vécu comme une évidence et perçu comme un défi dans un monde en mutation.
Anthropologie du conflit des générations

René Rampnoux a ouvert la conférence en convoquant le mythe grec de Chronos et Zeus. Chronos, le père, dévore ses enfants pour empêcher leur émergence, jusqu’à ce que Zeus, protégé par sa mère, le renverse. Ce récit illustre une loi anthropologique : la nouvelle génération ne peut croître qu’en remplaçant l’ancienne.
René Rampnoux a souligné que la franc-maçonnerie elle-même reprend ce schéma dans ses mythes fondateurs, où la disparition symbolique précède la renaissance. Parler de solidarité intergénérationnelle, c’est donc affronter un paradoxe : celui d’une transmission marquée par la tension et la succession.
Typologies des générations et des familles

Philippe Imbert a présenté une classification des générations : Baby Boomers, Génération X, Milléniaux, Génération Z, Génération Alpha. Il a mis en garde contre une vision trop rigide : deux personnes du même âge peuvent avoir des parcours et des visions très différentes selon leur histoire personnelle, leur milieu social ou leur état de santé.
Il a illustré cette diversité par son expérience en gériatrie, où deux patients de 65 et 85 ans peuvent présenter des conditions physiques et psychosociales comparables, selon les épreuves traversées.

René Rampnoux a complété cette réflexion par une typologie des formes familiales :
- La famille traditionnelle, centrée sur la reproduction et la continuité.
- La famille moderne, tournée vers l’épanouissement individuel.
- La famille fusionnelle, fondée sur l’attachement.
- La famille club, où chacun vit côte à côte, avec ses propres intérêts.
- La famille cocon, repliée sur elle-même pour se protéger d’un monde perçu comme hostile.
Cette évolution montre que la solidarité intergénérationnelle n’est plus une évidence : elle doit être repensée dans des contextes où l’individu prime sur le collectif.
Boomers, dette et héritage


Un des slides marquants portait le slogan provocateur : « Les boomers ont cramé la caisse et la planète ». Philippe Imbert a rappelé que les Baby Boomers ont vécu les Trente Glorieuses, une période de prospérité. Aujourd’hui, les jeunes générations leur reprochent d’avoir épuisé les ressources et creusé la dette. Mais il invite à replacer ces comportements dans leur contexte historique.
René Rampnoux a souligné que le pouvoir politique reste largement détenu par les générations plus âgées, créant un décalage entre les aspirations des jeunes et les décisions prises. Il a évoqué le poids électoral des seniors, qui façonne les politiques publiques.
Un autre slide comparait la dette publique française (3 000 milliards d’euros) à la richesse patrimoniale (15 000 milliards). René Rampnoux a insisté : si les jeunes héritent de la dette, ils hériteront aussi d’un patrimoine considérable. La question est donc celle de la redistribution équitable et de la fiscalité de l’héritage.


De la solidarité familiale à la solidarité institutionnelle
Philippe Imbert a rappelé qu’autrefois, la solidarité intergénérationnelle passait par les enfants, qui prenaient en charge leurs parents âgés. Aujourd’hui, c’est l’État qui assure cette fonction, via les retraites, les aides sociales et les institutions.

Il a souligné les progrès réalisés : l’espérance de vie a augmenté, et les personnes âgées peuvent vivre avec plus de dignité. Mais cela pose aussi la question des aidants familiaux, souvent épuisés par la charge physique et psychologique. La solidarité ne peut être uniquement économique : elle implique une responsabilité morale et affective.
Les interventions de la salle : un débat vivant
Les échanges avec le public ont enrichi la conférence. Parmi les points saillants :
- Des initiatives d’habitat partagé pour vieillir autrement.
- Des témoignages sur la solitude du grand âge et les difficultés de mobilité.
- Une critique du terme « boomers », jugé stigmatisant.
- Une demande de reconnaissance pour la génération X, arrivée sur le marché du travail après la crise de 1973.
- Une interrogation morale : sommes-nous prêts à infléchir nos vies pour prendre soin de nos proches ?
- Une alerte sur la précarité des métiers du soin, souvent féminisés et sous-payés.
- Une réflexion sur la répartition du patrimoine et la justice économique.
- Des exemples d’EHPAD transformés en tiers-lieux intergénérationnels.
- Un appel à rétablir un débat respectueux, fondé sur l’écoute.
Ces interventions ont confirmé que la solidarité intergénérationnelle est vécue de manière contrastée, entre initiatives innovantes, souffrances persistantes et débats sur les représentations.
Le volet maçonnique : la solidarité vécue en loge


René Rampnoux a présenté les dispositifs solidaires des obédiences maçonniques, notamment la fondation du Grand Orient de France, qui soutient des projets sociaux. Mais l’essentiel se joue au niveau de la loge, où l’hospitalier veille sur les membres, présents ou absents.
La loge est aussi un lieu de débat intergénérationnel. René Rampnoux a insisté sur l’importance de ce débat, menacé dans la société profane par la fragmentation des sources d’information. En loge, des membres de vingt à quatre-vingts ans échangent dans un cadre structuré.

Philippe Imbert a souligné que la prise de parole en loge obéit à des règles strictes : on n’interrompt pas, on écoute activement. Cette discipline favorise une confrontation respectueuse, contrastant avec les débats médiatiques souvent dominés par l’émotion.
René Rampnoux a rappelé que la franc-maçonnerie ne reconnaît pas l’âge civil, mais des âges symboliques. Un nouvel initié, qu’il ait 27 ou 71 ans, est considéré comme ayant « 3 ans ». Cette égalité symbolique efface les différences biologiques et permet de travailler ensemble.



Philippe Imbert a présenté un tableau historique d’une loge bordelaise de 1776, illustrant la diversité des métiers et des origines. La loge devient un espace où se rencontrent des voix et des parcours hétérogènes.
Enfin, René Rampnoux a évoqué les métaphores des bâtisseurs de cathédrales, qui inspirent la franc-maçonnerie. Il a cité Albert Camus : Il faut « toujours refaire le monde », même en sachant que l’œuvre est inachevée, mais il faut surtout « empêcher que le monde se défasse ». Cette formule illustre la volonté de transmettre un héritage vivant, à la fois fragile et puissant.
Conclusion : qui perd gagne ?


La conférence s’est conclue sur une note paradoxale, fidèle à son titre. La solidarité intergénérationnelle est traversée de tensions — conflits, inégalités, ressentiments — mais c’est précisément dans ces tensions que peut naître une nouvelle forme de vivre ensemble. René Rampnoux rappelle que l’histoire et la maçonnerie enseignent que la disparition d’une génération est nécessaire à l’émergence de la suivante. Philippe Imbert insiste sur la nécessité de dépasser les procès faits aux aînés pour construire une société plus solidaire, fondée sur le dialogue, la reconnaissance des expériences et la transmission active. Au-delà des clivages, le chantier demeure commun : réapprendre à débattre, partager des repères et inventer des formes concrètes d’entraide. Qui perd gagne, à condition de transformer la perte en passage et la succession en alliance.
